Ecrivain privé


Extrait de "L'avènement d'une gazelle"

Une heure et demie de route sinueuse pour rejoindre le lac du Poursollet, de l'autre côté de Grenoble. Je ferme le convoi mais ne perds pas de vue les deux voitures qui me précèdent : le 4x4 du guide occupé par deux quinquagénaires et une berline avec un jeune couple à son bord. La journée promet d'être belle, les rayons du soleil matinal chauffent déjà mes avant-bras à travers la vitre… Enfin !
Nous contournons maintenant à pied le lac d'un vert magnifique, résultant de la lumière filtrée par l'épaisse sapinière dont les racines viennent onduler le chemin. Puis au bout d'un quart d'heure de marche, nous arrivons dans une clairière, point de départ de l'ascension. Le guide nous donne quelques consignes et nous voilà partis… Le sac à dos est lourd sur mes épaules, chargé des victuailles pour les deux jours. Les montagnes qui nous entourent sont majestueuses. La laborieuse montée se fait en silence : 600m de dénivelé en un peu plus d'une heure, fort heureusement entrecoupée de pauses " eau fraîche ", le tout sur un sentier ombragé. Mais quelle récompense quand nous arrivons là-haut, au lac Fourchu, à plus de 2000m d'altitude… Les contrastes de couleurs sont exceptionnels : bleu pur du lac dont la surface est recouverte, au loin, d'algues blanches comme des cheveux d'ange, prairies d'un vert tendre, champs de linaigrette blanche comme du coton, quelques rhododendrons rouges encore en fleur, névés… Tout le monde est émerveillé devant ce spectacle mais, je n'éprouve pas le besoin de partager mes impressions avec autrui. Malgré la sympathie du guide, le jeune couple reste distant ; quant aux quinquagénaires, leur conversation est absolument imbuvable, croyant tout connaître de la montagne ! Je préfère ne pas trop me mêler au groupe.
Le guide nous explique toutefois, pendant le pique-nique, que c'est ici qu'un petit garçon accompagné de ses parents a disparu il y a deux ou trois ans, sans que personne ne retrouve sa trace. Incroyable dans cet endroit à découvert sauf, à entreprendre l'escalade des roches et névés environnants ! Petite sieste après déjeuner au bord du lac. Pour moi, le soleil brûle trop ; il faut que je bouge. Je marche donc seule à la rencontre d'un troupeau de chevaux, un peu plus loin. Mes chaussures de randonnée s'enfoncent dans l'herbe rase et serrée comme sur un tapis de mousse et évitent le plus possible d'écraser la multitude de fleurs. Mes épaules sont libres car j'ai laissé mon sac à dos près du groupe. Je respire à pleins poumons l'air vif. C'est le paradis… Un cheval m'adopte et ne veut plus me quitter. Il me suit, se frotte contre moi, réclame des caresses. Peut-être ressent-il la pleine sérénité qui m'envahit à ce moment ? Il est beau, il est roux, son pelage est lisse et doux, je l'entoure de mes bras et l'embrasse sur les naseaux.
Mais, je ne pensais pas m'être autant éloignée du groupe et le retour me paraît long. Ils sont tous prêts à repartir au pied des névés pour aller s'approvisionner en eau de source. Nous découvrons d'autres lacs, plus petits mais, de couleurs différentes en fonction des roches qui constituent leur lit : turquoise, émeraude… Puis, c'est à nouveau l'extase devant le panorama offert par le massif de l'Oisans et la Meije, à l'arrière plan, dont les sommets sont recouverts de glace. La suite de la randonnée est bien plus facile que ce matin : plat intercalé de pentes douces qui permettent d'avoir toujours un œil sur le massif grandiose. Vers 17h, le refuge du Taillefer est en vue, un petit point brun, là-bas dans l'immensité… Une bonne heure de marche est encore nécessaire pour l'atteindre. Mis à part le jacassement du couple d'une cinquantaine d'années, le silence est soudainement rompu par le cri strident d'une marmotte que l'on vient de déranger et qui prévient ainsi ses congénères de la présence humaine.

Anastase et Henriette, septuagénaires, nous accueillent au refuge du Taillefer. Forte personnalité, Anastase ! Il nous explique les règles de vie au refuge, très strictes et toutefois indispensables au maintien des installations en parfait état. Ce sera probablement pour eux la dernière année de cette vie trop rude : Henriette peut à peine marcher, le ravitaillement ne peut s'effectuer ici que par hélicoptère, ce qui coûte cher, et puis, la neige les a encore surpris et bloqués pendant plusieurs jours en plein mois de juillet !