Ecrivain privé


Extrait du "Coma du Pavin"

Les oiseaux s'arrêtèrent soudain de chanter. La fumerolle se transforma en un véritable geyser de plusieurs centaines de mètres de hauteur, accompagnée d'un sifflement strident se répandant dans l'air et d'un grondement sourd, étouffé par la profondeur des eaux. Le bleu du ciel était maintenant recouvert d'une voûte de vapeur blanche ne laissant plus filtrer un seul rayon du soleil et à travers laquelle le haut des cimes des sapins n'apparaissait plus. L'atmosphère était lourde d'une chaleur moite et d'une odeur âcre de soufre : pas un souffle de vent...
Sylvaine était dans un état de prostration devant ce spectacle ! Ecroulée contre la façade de l'auberge, ses douleurs furent de plus en plus rapprochées. Elle les sentit envahir crescendo son ventre et son dos jusqu'à l'instant le plus aigu où elles décroissaient progressivement pour recommencer une dizaine de minutes plus tard : cette fois, c'était de vraies contractions alors que son septième mois de grossesse était à peine là ! Sylvaine était seule au milieu de ce monde fantastique... Elle regretta d'avoir quitté Rémy sans lui avoir dit où elle allait. Elle était désespérée, elle allait perdre son enfant. Non ! Il fallait qu'elle se reprenne, qu'elle respire exactement comme on le lui avait enseigné à ses cours d'accouchement sans douleur. Elle crevait de chaud ; des gouttelettes de sueur ruisselaient sur son front, ses beaux cheveux lisses se plaquèrent, ses traits se marquèrent... Et ce geyser qui devenait de plus en plus immense et ce bruit infernal ! Pour bien faire, il aurait fallu qu'elle se sauve. Entre deux contractions, elle chercha ses clés de voiture un peu partout mais n'arriva pas à les retrouver. Pourtant, tous ses effets personnels étaient là, à côté d'elle : son sac à main, son chevalet, ses peintures ; tout y était, sauf ses clés et son téléphone portable qu'elle avait oublié de prendre chez elle. La situation était dramatique. Sylvaine allait donner naissance à un enfant prématuré dans des conditions effrayantes de solitude.
Puis, le grondement explosa de sa pleine puissance au centre du lac. Toute la pression accumulée pendant des milliers d'années sous la croûte terrestre jaillit à la surface de l'eau, dans un nuage de poussière, de bombes et de fumée noire. Le geyser s'était enfin libéré : une île venait de naître... Sylvaine fut ahurie, elle n'en croyait pas ses yeux, ni ses oreilles : "Pierre, ce n'est pas possible, tu n'as pu passer à côté de cela ?" Elle se protégea des éventuels projectiles qui, à sa plus grande surprise, ne vinrent pas jusqu'à elle, comme si tout restait concentré au milieu du lac. Une île magnifique de pierres rouges et ocres était née ; un chemin de lave épaisse avança doucement vers le rivage... Sylvaine ne savait plus s'il faisait déjà nuit ou bien si c'était les fumées qui plombaient le ciel d'une intense obscurité. La coulée de roche en fusion fut ainsi mise en exergue, passant du jaune vif, à l'orange fluorescent puis au rouge brunâtre, signe de l'action de l'eau refroidissant le tout. Tout à coup, elle sentit un liquide chaud couler entre ses cuisses... Une quantité tellement importante que son pantalon s'en trouva trempé. Eh oui... Elle venait de perdre les eaux et la vie de son bébé ne tenait plus dorénavant qu'à un fil !